Sans sommet, pas de pentes à grimper (ni à dévaler)
Il faut escalader les montagnes, en effet, en produisant le moins d’effort possible. C’est le tempérament du grimpeur qui doit déterminer sa vitesse. Si vous vous essoufflez, ralentissez. Pour grimper, maintenez un équilibre entre ceci et cela. Quand on ne pense pas au but de la course, chaque pas prend une valeur propre et devient un acte qui se suffit à lui-même. Tiens, cette feuille dont les bords sont déchiquetés. Ce rocher, là-bas, n’a pas l’air stable. De cet endroit précis, on ne voit plus la neige, et pourtant on s’en est rapproché. Ce sont ces petits détails qu’il faut remarquer pendant l’escalade. Il est vain de marcher vers quelque but trop lointain. C’est à fleur de montagne que se développe la vie, et non au sommet. Mais s’il n’y avait pas de sommet, il n’y aurait pas de pentes… Nous allons de l’avant… Nous allons loin, nous avons du chemin à faire, et nous ne sommes pas pressés… Un pas après l’autre… et un peu de Chautauqua pour nous divertir. La méditation est tellement plus passionnante que la télévision. C’est incroyable que personne ne veuille le comprendre… Ils se disent sans doute que ce qu’ils perçoivent autour d’eux n’a aucune importance. Mais tout en a, justement.
Extrait de « Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes » (Robert M. Pirsig)
Vérité latérale
Extrait de « Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes » (Robert M. Pirsig):
Il prenait cette route pour gagner les hauteurs, puis il s’enfonçait dans la nature, avec son sac à dos, pour quatre ou cinq jours. Il ne redescendait que pour aller acheter quelques provisions. Ce besoin d’altitude était, chez lui, presque physiologique. Le fil de ses pensées était si long, si embrouillé, si abstrait, qu’il lui fallait tout le silence et l’espace de la montagne pour arriver à le dérouler, comme si les édifices fragiles qu’il passait des heures à échafauder ne pouvaient résister à la moindre distraction, à la moindre sollicitation extérieure. Même avant qu’il ne devienne fou, sa façon de penser ne ressemblait pas à celle des autres. Elle se situait au niveau où tout bouge et change, où les valeurs et les vérités institutionnelles disparaissent, et où l’on ne peut continuer à progresser que grâce à sa propre intelligence. Son échec universitaire l’avait libéré de toute obligation vis-à-vis de la tradition, et il avait acquis ainsi une indépendance que peu de gens connaissent. Il sentait que les écoles, les Eglises, gouvernements, organisations politiques diverses ont tendance à orienter la pensée vers autre chose que la vérité – à l’utiliser pour se perpétuer eux-mêmes en tant qu’institutions, et pour mieux contrôler les individus qui les servent. Il en vint à considérer son échec comme un accident heureux qui lui avait permis d’échapper au piège des vérités établies. Il lui avait fallu du temps, certes, pour comprendre ce processus, et réagir de cette manière. Au point que j’en perds moi-même le fil de mon histoire – car cette attitude n’a été la sienne que beaucoup plus tard.
Au début, Phèdre se contentait de chercher des vérités latérales. Non pas les vérités que recherche la science, et qu’elle attaque de front – mais celles qu’on arrive à attraper en biais, du coin de l’oeil. Dans un travail de laboratoire, quand toute une hypothèse s’écroule, quand les résultats sont peu concluants ou si inattendus qu’on ne peut rien tirer, on commence à regarder latéralement. Il devait employer ce mot « latéral » pour décrire un mode de croissance du savoir, qui ne se développe pas vers l’avant comme une flèche, mais vers le côté, comme cette autre flèche, dans la tête de l’archer qui a frappé au coeur de la cible et gagné le premier prix, mais qui se réveille la tête sur l’oreiller, aux premiers rayons du soleil matinal. La connaissance latérale, c’est la connaissance qui vient d’une direction totalement inattendue, et dont on ne soupçonnait même pas que c’était une direction. Les vérités latérales soulignent la fausseté des axiomes et postulats sur lesquels repose le système de recherche de la vérité qui a toujours été le nôtre.
Faire l’expérience
Extrait de « Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes » (Robert M. Pirsig):
Le savant de service, dans les feuilletons télévisés, avoue d’un ton geignard: « L’expérience a échoué, nous n’avons pas obtenus les résultats espérés. » L’échec vient, en fait, du scénariste. Une expérience n’est jamais un échec, même lorsque les buts escomptés ne sont pas atteints. Il n’y a vraiment échec que lorsqu’on ne peut tirer d’une expérience aucune conclusion valable, dans un sens ou dans l’autre, sur l’hypothèse de départ.
Une poignée de sable que l’on appelle conscience
Extrait de « Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes » (Robert M. Pirsig):
À chaque instant, nous éprouvons des millions de sensations diverses, dont nous sommes plus ou moins conscients: ces collines brûlées, le bruit du moteur, les vibrations de la machine; chaque rocher, chaque plante, les barrières, les détritus au bord de la route. Nous percevons tout cela, mais nous n’en prenons pas vraiment conscience, sauf si nous avons à réagir à une sollicitation inhabituelle. Nous ne pouvons prendre conscience de tout ce qui est, notre esprit serait surchargé de détails inutiles, cela rendrait toute pensée impossible. Nous devons trier parmi nos perceptions, et le résultat de ce tri que nous appelons « conscience » n’est jamais identique à nos perceptions: parce qu’en triant nous modifions le réel. Nous prélevons une poignée de sable dans le paysage infini qui nous entoure – et nous la baptisons: monde. C’est sur ce monde que nous appliquons le processus de discrimination. Nous divisons le sable en petits tas: l’ici et l’ailleurs, le blanc et le noir – l’hier et l’aujourd’hui. (…) Plutôt que de s’interroger sur l’usage possible de la poignée de sable, il convient de se tourner vers l’immense paysage dont elle fait partie.
Mon ami le crayon gris
À l’école, quand j’étais enfant, j’étais terrorisé par la dictée. J’étais pourtant l’un des meilleurs de la classe en orthographe. Mais j’avais si peur de ne pas réussir à écrire assez vite que ma main se mettait à trembler, et bientôt je n’arrivais plus à former que des lettres tremblotantes et illisibles. Une fois, la crise fut si grave que la maîtresse dût m’allonger dans un coin de la salle de classe. Les conséquences étaient nulles. Pourtant, pour moi, c’était le drame. Je redoutais des semaines à l’avance le jour fatidique de la dictée.
En fait, pour être plus précis, les problèmes ont commencé au moment où nous avons passé du crayon gris à la plume – une plume de marque « Pelikan » bleue, pour les intimes. C’est un détail maintenant mais à l’époque, c’était l’une des bornes qui marquait une nouvelle étape vers l’âge adulte. Un passage constamment attendu et, une fois atteint, à jamais regretté – vous connaissez la chanson. La plume, c’est du sérieux, parce que l’encre tache si on ne fait pas attention et on ne peut retravailler le texte que par le biais d’un instrument compliqué et salissant: l’effaceur. Autrement dit, plus le droit à l’erreur. Pour un gamin de huit ans, c’est traumatisant.
À côté de la plume, le crayon gris prenait pour moi des allures de paradis perdu (à cause de quel péché originel, je me le demande encore). Un coup de gomme, et les erreurs n’ont jamais existé. Quel pied! C’est la douce joie de la sécurité: le trapéziste a besoin du filet pour réussir son triple salto. Ici, la sécurité, c’est l’assurance que tout est éphémère, parce que la trace de la mine pâlit et finit par disparaître. Même les plus grosses erreurs finissent par s’estomper, s’oublier.
Donc, on me proposa d’écrire au crayon gris et je continuai mes dictées et ma scolarité sans peine. Aujourd’hui, tout ça n’a plus d’importance, et j’écris même au stylo bille, voire au marker indélébile – tellement chus un gue-din! Par contre, j’ai toujours besoin de croire que tout ce que j’écris pourrait être effacé, que rien ne reste gravé, que rien ne reste grave. Voilà pour l’éloge du crayon gris.
Sa voix sourit
Au téléphone, sa voix sourit. Elle ne m’en veut pas. Elle ne m’en veut pas de l’avoir laissée sans nouvelle pendant une semaine. D’avoir fait le mort pour me recentrer. A-t-elle compris que si elle me fait confiance, je reviens de ces absences plus fort et plus moi, plus prêt que jamais à l’aimer? Si c’est bien cela, c’est qu’elle me connaît, c’est qu’elle me fait confiance, c’est qu’elle accepte de porter sur mes besoins de solitude un regard bienveillant, c’est qu’elle est disposée à sacrifier de ses propres attentes pour me soutenir dans mon épanouissement individuel. Alors je peux rayonner, réchauffer son coeur et nourrir notre histoire d’un amour quasiment infini.
Crise en thème
Elle est drôle. Elle est intelligente. Elle est attentive. Elle me regarde et elle me dit qu’elle m’aime.
Et pourtant je n’ai jamais été moins moi-même.
À Noël peut-être des chrysanthèmes.
Au loin, juste là.
Je ne ressens plus. Je n’ai plus ces sentiments qui me transpercent, qui me chiffonnent, qui me déchirent. Qui me font vivre.
J’observe, de loin, la beauté du ciel, et j’aimerais pouvoir vous la décrire. Mais je ne prends plus le temps de trouver les mots. J’aimerais pouvoir en parler avec quelqu’un que cela touche aussi. Mais il y a bien une vidéo sur Youtube plus extraordinaire qu’un ciel de fin avril, même plein de nuages gris plomb et blancs plume. Alors j’avale, je bouffe des images, du divertissement pas cher. L’extraordinaire d’hier est devenu la norme, recalant le miracle de la vie à la désuétude. Le spectateur a trop de merveilles à regarder, il n’a plus besoin de participer.
Je lis les textes de Fabienne et je pleure ma sensibilité perdue. J’aimerais retrouver la force d’écrire des textes avec le sang de mes blessures. J’étais triste, mais jamais à côté de moi-même. Ma sensibilité sommeille au fond de moi et j’aime croire qu’elle va bientôt se réveiller, comme la glycine des Bastions ces jours-ci. Quel sera le déclencheur?
Peut-être le parfum de cette fille sucrée que j’aimerais plus que tout voir jouir sous mes caresses, peut-être l’écriture de ce long sanglot que je garde en moi depuis que j’ai lu la lettre.
J’ai trouvé sécurité, confiance, équilibre. Non, je les ai achetés plutôt, au prix d’un mouvement gayanofuge. Et maintenant ces fruits appétissants me laissent un arrière-goût de lâcheté. Vivre dans un stable confort est chose agréable, devenir soi-même ne l’est pas toujours. Et pourtant, quoi de plus essentiel?
Tout la sagesse acquise ces derniers mois n’était donc qu’un autre palier. Comme lorsque l’on gravit un éperon que l’on pense être le sommet. Je reprends le bâton de pèlerin, sur lequel j’ajoute une encoche à la suite de celles gravées à chaque étape où j’ai appris, et je me remets à marcher vers la lumière, vers ces moments de compréhension absolue où je verrai l’univers qui est en moi, dans une transparence célèste.
C’est fait, j’ai finalement pu vous décrire le beau ciel tourmenté que j’ai vu se mouvoir aujourd’hui juste devant moi. Quand on y pense, le ciel ressemble à la vie: on a les yeux rivés sur la forme qu’il peut avoir au loin, à en oublier qu’il commence juste devant soi.
La navrante complainte de l’enfant gâté
Trop nombreux sont les jours où j’aurais besoin d’un shampooing-wc, comme appelait Tournier cette méthode qui consiste à mettre la tête dans la cuvette et à tirer la chasse d’eau (Le roi des Aulnes).
Je suis dur avec moi-même, je l’ai toujours été. Une exigence de qualité de vie, de relations, de performances professionnelles ou artistiques qui me pousse au néant. Combien de choses n’ai-je pas entreprises dans ma vie par réticence de ne les accomplir qu’imparfaitement?
Au pif, je dirais entre 2987345 et 2987364.
Il y a trop à faire, trop à entreprendre, trop à jouir, trop de gens à rencontrer, trop de filles à faire sourire, trop d’amis à soutenir, trop de chansons à écouter, trop de films à voir, trop de concepts à comprendre ou de causes à défendre. Je refuse l’unicité de la voie. J’emmerde les choix de vie. Manque de contraintes? Peur de l’erreur? Pas de passion? …inculper la bonne explication, encore un choix. Et merde.
Comment trouver l’impulsion? Je passe une moitié de ma vie à m’affranchir de toute contrainte, l’autre à me demander pourquoi il n’y a aucune force qui puisse me faire bouger de mon sofa.
Alors je reste dans mon appartement, et je regarde par la fenêtre les oiseaux qui tournent en rond dans le ciel. Je suis englué dans mon inaction, et à la première minute où je serai contraint par des obligations, je penserai à ces faux moments de liberté en soupirant comme un crétin: « Ah, si j’avais un peu de temps, je ferais… »
À croire que ma vie n’est mue que par un faisceau de contraintes. Mais essayez seulement de m’obliger, vous allez voir combien je sais me battre pour retrouver ma liberté.